Ils ont mis le MJ en boîte ! [Chronique – Boîte à outils du meneur de jeu]

L’équipe du Fix s’est donné comme mission – entre autres – de publier des infos aussi fraîches que possible. Dans cette affaire-ci, je plaide coupable, puisqu’il m’aura fallu plus de deux ans entre l’interview de l’équipe du Lapin Marteau (Coralie David et Jérôme Larré) sur la sortie, alors prochaine, de la Boîte à outils du meneur de jeu, et la présente chronique sur cet ouvrage. Que Coralie et Jérôme, et les fidèles lecteurs du Fix, veuillent bien m’en excuser.

Me revoici donc à pied d’œuvre sur le chantier, avec ma boîte à outils en bandoulière.

Débutants, s’abstenir (probablement)

Posons une première pierre : la structure de ce livre est particulière, en ce sens qu’elle n’invite pas à une lecture de bout de bout. Il s’agit davantage d’une juxtaposition de fiches pratiques visant à répondre à des questions concrètes, soit en préparation d’une partie, soit après une partie pour laquelle on a eu quelques soucis que l’on souhaite éviter une prochaine fois. Les fiches sont rangées dans la boîte par grande famille de préoccupations, et ne constituent donc pas un manuel de bricolage ; il s’agit plutôt d’un catalogue d’outils (et de méthodes) auquel se référer en allant directement vers telle fiche plutôt que telle autre.

Cette Boîte à outils du meneur de jeu a donc été pensée pour des meneurs ayant déjà quelque expérience dans le domaine. Pour des conseils pour mener une partie, il vaut mieux se tourner vers un autre ouvrage de cette collection « Sortir de l’auberge » publiée chez Lapin Marteau : Mener des parties de jeu de rôle. Nul besoin d’être « mago 27 », comme diraient les Grands Anciens, pour entrevoir les portées respectives de ces deux ouvrages : leurs titres sont très parlants.

L’introduction de cette Boîte à outils est, à ce titre, particulièrement instructive. Les deux auteurs y annoncent très explicitement le propos de l’ouvrage et ils nous en découvrent les coulisses de la création, autour de deux questions majeures : « Comment ont été déterminés les problèmes traités par les fiches ? » et « Comment ont été sélectionnées les techniques pour y répondre ? ». À celles et ceux qui seraient tentés de filer d’emblée vers le sommaire des fiches, je ne saurais trop conseiller de prendre d’abord le temps de s’imprégner de cette introduction, qui est la déclaration d’intention des auteurs. Outre la meilleure compréhension de l’ambition du livre, cela évitera de reprocher au livre de ne pas viser des objectifs qui ne sont manifestement pas ceux des auteurs.

Les quatre voies du MJ

La Boîte à outils nous ouvre des fenêtres sur quatre grandes thématiques.

La partie « Organiser » (20 fiches) touche à ce qui relève de la mise en place d’une partie ou d’une éventuelle succession de partie. L’éventail des sujets est large, de « Créer des prétirés » à « Défricher un jeu en six questions », en passant par « Placer les joueuses » [dans l’ouvrage, le terme « joueuse » désigne indistinctement toute personne assise à la table de jeu, en dehors du MJ].

La partie « Scénariser » (26 fiches) aborde la matière qui deviendra une séance de jeu ou la sous-tendra, que ce soit du point de vue de l’intrigue ou de celui des personnages : « Connaître les grands types de conflits », « Créer un grand méchant », « Intégrer des flash-backs », ou encore « Rendre des personnages attachants ».

Les idées pour susciter l’intérêt des joueuses, maintenir tendu le fil de leur attention et les impliquer pleinement dans la séance forment la partie « Animer » (28 fiches), qui parle de rythme de la partie, de tension de l’aventure, etc. : « Décrire plutôt que nommer », « Encourager les joueuses à participer », « Transformer l’échec en autre chemin ». Coup de cœur personnel à la fiche « Utiliser les cinq sens » !

C’est notamment – mais pas exclusivement – avec la partie « Varier » (26 fiches) que les auteurs tiennent une des promesses exposées dans l’introduction : nous inviter à nous secouer de nos habitudes, oser nous engager sur d’autres chemins, explorer des manières de faire dont nous sommes moins familiers : « Écrire des lettres d’amour aux personnages », « Faire jouer des PNJ aux joueuses », « Proposer et animer des ateliers », et autres « S’inspirer d’autres formats ».

Les MJ qui ont déjà roulé leur bosse retrouveront assurément dans des fiches certaines de leurs propres pratiques. Rien d’anormal en cela puisque Coralie David et Jérôme Larré n’ont pas eu la prétention de créer leurs fiches ex nihilo (comme je l’ai signalé plus haut, leur introduction de l’ouvrage le spécifie en toute honnêteté). Pourtant, je veux bien parier trois pièces de cuivre et un collier de dents de kobold que même les vieux routiers du jeu de rôles tomberont sur bien des idées, des conseils, de nouvelles questions ou des nouvelles manières d’envisager de répondre à leurs questions habituelles. Quiconque arrivera à me démentir est prié de contacter la rédaction du Fix pour toucher l’enjeu de mon pari !

Boîte à outils ou boîte à fiches ?

Le titre de l’ouvrage se révèle un peu limitatif : en effet, même si certaines des « fiches » sont centrées sur des « outils » (au sens de « moyens d’action »), une grande partie d’entre elles relèvent plutôt de questionnements, de situations éventuellement problématiques pour lesquelles les fiches posent des cadres de réflexion et proposent des voies de réponse ou de résolution. Quoi qu’il en soit, Coralie et Jérôme ont organisé toutes les fiches selon un même modèle, exposé dans l’introduction et organisé en 5 parties : la « description » en donne une présentation synthétique, en soulignant les circonstances les mieux adaptées à son utilisation, et en ouvrant la porte à diverses voies menant au même but ; le « mode d’emploi » – qui mérite son nom – fournit au MJ les moyens et procédés de sa mise en œuvre ; aucune fiche ne prétendant constituer une solution miracle, chacune est qualifiée par ses « avantages et inconvénients » ; l’« exemple » illustre, de manière pratique, la mise en œuvre ; enfin, les « liens avec les articles des recueils précédents » guident les lecteurs curieux vers des éléments des deux autres ouvrages de la trilogie, pour compléter les réflexions.

Chaque fiche apporte une matière conséquente, sur une demi-douzaine de pages, dans une rédaction vraiment didactique. Et si j’ai pointé, plus haut, que l’ouvrage n’est pas spécialement destiné à des débutants en JdR, ce n’est pas par manque de pédagogie des fiches ; c’est, plutôt, parce que les questions abordées et les solutions suggérées ne sont pas celles qu’on se pose dans l’immédiateté des premières parties. Certaines d’entre elles seraient pourtant opportunes à lire avant de se lancer pour une première fois comme MJ. Mais, pour en tirer le meilleur parti, une première expérience de la maîtrise est un atout.

Des outils pour bâtir des ponts

Le monde du jeu de rôles a le don de prêcher des religions s’excluant les unes les autres. Les moins jeunes d’entre nous se souviennent probablement des querelles entre fans de D&D première mouture et zélotes de MERP, entre tenants du Monde des Ténèbres et partisans des productions chez Multisim, entre narrativistes, simulationnistes et ludistes, j’en passe, et des non moins salées. La grande qualité de la trilogie « Sortir de l’auberge » est de ne pas se poser en donneurs de leçons : ici, il n’y a pas de catéchisme sur la manière de jouer ou de mener, et les fiches de la Boîte à outils – qui ne veut pas être une Bible – n’ont rien de dogmatique. Elles visent à formaliser des conseils dont chaque MJ est libre de s’emparer… ou pas. À tout le moins, cela l’incitera peut-être à cogiter de son propre côté à la question soulevée par une fiche et aux pistes des solutions exposées.

Mêlant habilement réflexions théoriques et conseils pratiques, l’ouvrage dépasse la simple « boîte à outils » et le catalogue de recettes canoniques. Tout en se basant sur un impressionnant travail de collecte et d’analyse de situations rencontrées par les MJ, et une non moins impressionnante diversité de cheminements de résolution, les deux auteurs n’enferment pas les lecteurs dans une panoplie de prêt-à-porter : ils laissent à chaque MJ le soin de coudre sa propre collection à façon, sur mesure.

Et, j’ose l’espérer, cette Boîte à outils aidera chaque MJ à entrevoir – et comprendre, accepter ? – que d’autres suivent, éventuellement, des chemins qui ne sont ni plus légitimes, ni moins, mais tout simplement différents. Et que, au final, nous nous rejoignons tous sur l’essentiel : l’envie de partager de bons moments autour d’une table de jeu de rôles, en surmontant au mieux les écueils qui surviennent à l’occasion.

Alors, bonne lecture, et bon(s) jeu(x) !

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Photo réalisée sans trucage

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